En poursuivant votre navigation sur notre site, vous acceptez que les cookies soient utilisés afin de vous proposer des contenus pertinents et une meilleure expérience. En savoir plus

« L’agriculture urbaine se situe dans son temps »

« L’agriculture urbaine se situe dans son temps »

Pour Olivier Bories, maître de conférences Ensfea1, UMR2, CNRS3, LISST4 - dynamiques rurales, deux formes d’agriculture urbaine se côtoient. L’une est intra-urbaine : elle existe depuis longtemps avec les jardins collectifs et se développe sur les toitures, dans les sous-sols et sur les murs. L’autre est périurbaine : elle se compose de fermes maraîchères qui approvisionnent la ville.

Comment présenteriez-vous l’agriculture urbaine ?
Olivier Bories : Plusieurs définitions existent. De mon point de vue, c’est une agriculture qui s’installe sur l’espace urbain. Elle se situe géographiquement dans la ville. D’un côté, il existe une agriculture intra-urbaine, qui réside véritablement dans la ville, dans un espace densifié. D’un autre côté, l’agriculture périurbaine se situe sur les franges de la ville, dans un tissu plus lâche que celui de l’intra-urbain. Dans le périurbain, cette agriculture est plutôt au sol par le biais notamment des jardins collectifs, historiquement des jardins ouvriers. Ces derniers existent aussi dans l’intra-urbain, mais de nouvelles formes d’agriculture s’y sont développées. Elles se glissent dans les interstices, sur les toitures, dans les murs, où la végétalisation est possible avec, par exemple, des fraises. Cette culture hypertechnique, hors-sol, vient profiter de l’espace qui n’était pas pensé au départ comme tel.

De quelle manière l’agriculture urbaine se développe-t-elle ? Avec quels bénéfices ?
O. B. : L’agriculture urbaine est un créneau en plein essor dont on entend véritablement parler depuis deux ou trois ans. Elle se situe dans son temps. Ce temps où la ville ne respire plus, où les gens ont besoin de verdure et de paysage pour une qualité du cadre de vie. Ce temps où les gens mangent mal et ont besoin d’une alimentation plus saine, proche d’eux. Avec cette forme d’agriculture, il y a une réappropriation de la localité, une relocalisation de la production. Elle participe au lien social mais également au reverdissement et à la réoxygénation de la ville. Ce développement est permis par le savoir-faire des agronomes qui est de plus en plus pointu, avec des techniques opérables sur de petites surfaces. L’agriculture urbaine représente enfin des opportunités économiques. Des architectes l’utilisent pour vendre leurs produits, et des start-up peuvent profiter de cette aubaine pour monter des projets qui ne sont pas liés à un besoin en production, mais à un temps.

À quelle échelle l’agriculture intra-urbaine peut-elle nourrir la population d’une ville ? Ses produits sont-ils destinés à tous ?
O. B. : Il n’est pas possible de faire vivre une ville avec quelques toits végétalisés. La part productive de cette agriculture est possible si elle s’articule avec l’agriculture périurbaine et avec la campagne agricole, où se situe la couronne maraîchère et où sont produites les céréales et les productions animales sur de plus grands espaces. Cela devient alors une question de dynamique des espaces et de coconstruction de l’approvisionnement. S’agissant des coûts de production de l’agriculture intra-urbaine, ils sont plus chers car les techniques sont différentes. Pour pouvoir les absorber, certains travaillent donc avec des grands restaurants qui vendent aussi leurs produits excessivement chers. Cela devient une agriculture qui s’adresse davantage aux catégories aisées. On perd un peu de vue le côté social.

Lorsque l’on parle d’agriculture urbaine, on pense surtout au maraîchage, plus adapté aux petits espaces. D’autres productions sont-elles possibles ?
O. B. : L’agriculture urbaine ne se résume pas au maraîchage. Il y a aussi les petits animaux, comme les poules. Nous travaillons également la question des moutons et la manière dont ils reviennent dans les villes, pas pour produire du lait ou de la viande, mais pour entretenir les espaces. Nous allons notamment suivre l’expérience d’écopâturage menée sur le territoire de Bordeaux Métropole. Ils font venir pâturer un troupeau conduit par une bergère. Nous allons étudier la manière dont l’animal vient réorganiser le contact entre la ville et la campagne, et nous comptons présenter ce travail à travers un film.

Le montage de projets en lien avec l’agriculture urbaine demande-t-il beaucoup de temps ?
O. B. : Cela dépend de chaque projet, de sa complexité. J’ai travaillé il y a quelques années sur un projet de potager installé sur le toit de la clinique Pasteur à Toulouse. Cela a été vite, car l’établissement était propriétaire des lieux. Une étude de portabilité des bâtiments a été conduite. Ils ont calculé qu’ils pouvaient utiliser des bacs pouvant peser jusqu’à 250 kg/m². La clinique a ensuite contractualisé la production avec la start-up Macadam Gardens. En un an, le toit potager de 500 m² était en place. En revanche, sur d’autres projets, où par exemple une collectivité veut acquérir le foncier pour construire des jardins collectifs, cela peut être plus compliqué. Certains vendeurs peuvent notamment jouer la spéculation. Des projets peuvent alors devenir des gouffres financiers. La faisabilité du projet dépend également de qui va le porter. Derrière, il y a les questions liées à la technique, aux réseaux de distribution… C’est une opération assez complexe.

En tant que maître de conférences en aménagement de l’espace à l’Ensfea, abordez-vous l’agriculture urbaine en cours ?
O. B. : Oui, l’objectif est que les futurs enseignants puissent transmettre ces données à leurs élèves qui se forment dans l’aménagement forestier, paysager ou dans les espaces naturels. Ils les acculturent ainsi vers une autre manière d’aménager le territoire et de mieux utiliser les espaces non bâtis. L’agriculture urbaine est une notion de rencontre entre deux espaces : l’agriculture qui est a priori à la campagne, et l’urbain en ville. Symboliquement, cela parle à un géographe.

—— Propos recueillis par Caroline EVEN (Tribune Verte 2937)
(1) École nationale supérieure de formation de l’enseignement agricole.
(2) Unité mixte de recherche.
(3) Centre national de la recherche scientifique.
(4) Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires.

La Caverne : DES ENDIVES ET DES CHAMPIGNONS CULTIVÉS DANS UNE FERME SOUTERRAINE

Dans un ancien parking souterrain, situé sous des logements sociaux dans le 18e arrondissement de Paris, l’établissement agricole Cycloponics cultive des endives et des champignons en agriculture biologique. Le site, baptisé La Caverne et propriété d’un bailleur social, a été imaginé fin 2017 comme un lieu de production par Jean-Noël Gertz, ingénieur thermicien, et par Théophile Champagnat, agronome. Aujourd’hui, 60 tonnes d’endives et 25 tonnes de champignons sont produites annuellement sur 2 500 m² par une quinzaine de salariés. Les récoltes sont vendues essentiellement à des épiceries, mais aussi à des Amap et restaurateurs. « 80 % de la production sont commercialisés en Île-de-France, indique Jean-Noël Gertz. Nous nous sommes alignés sur les prix du marché. » Plus que les aspects techniques liés à la culture, il estime qu’au début du projet, le plus difficile a été de « structurer la chaîne de production et la logistique, de gérer les déchets ». Actuellement, l’entreprise continue à équiper son exploitation de La Caverne et étudie l’ouverture de deux autres sites dans le 19e arrondissement de Paris. En février dernier, Cycloponics inaugurait également une ferme souterraine à Bordeaux.

Réseau-Agriville : PLUSIEURS DISCIPLINES AUTOUR DE L’AGRICULTURE URBAINE

Le Réseau-Agriville, dont le siège se situe près de Toulouse, est une plateforme internationale d’innovations pédagogiques et de recherches participatives autour de l’agriculture urbaine. Elle a été créée en 2015 par Olivier Bories, maître de conférences en aménagement de l’espace à l’Ensfea, et par Camille Dumat, professeur en sciences du sol et risques environnementaux à l’INP-Ensat de Toulouse. Aujourd’hui, l’équipe se compose de huit chercheurs issus de différentes disciplines (agronomie, sociologie…) s’intéressant à l’agriculture urbaine. Pour en savoir plus sur la plateforme, rendez-vous sur leur site Web reseau-agriville.com.

Mille pousses : À GRENOBLE, LES MICROPOUSSES S’ÉTENDENT

Depuis septembre 2018, l’association Mille pousses teste la production et la commercialisation de micropousses dans une serre de 100 m² prêtée par la ville de Grenoble. Aujourd’hui, plus d’une trentaine de variétés cultivées (radis, moutarde, brocoli, chou…) sont vendues à des restaurateurs/des grossistes présents en centre-ville ou dans l’agglomération. Cette phase de test s’étant bien passée, l’association a cherché un nouveau lieu pour s’agrandir. « La ville nous a mis à disposition un site de 2 300 m², explique Isabelle Robles, initiatrice du projet et salariée de l’association depuis le début de l’année. Nous espérons qu’il sera opérationnel à l’automne pour y transférer la production actuelle. » À côté des micropousses, cultivées hors-sol, des surfaces en pleine terre seront dédiées au maraîchage. Des légumes à haute valeur ajoutée (légumes primeurs, aromates, fleurs comestibles…) seront produits afin de valoriser au mieux l’espace. Un chef de culture a d’ailleurs été embauché pour gérer toute la production. « C’est un travail plus manuel qu’en maraîchage classique avec une recherche d’efficacité sur l’organisation », estime-t-elle. Dès l’installation sur le nouveau terrain, l’association souhaite créer des postes en contrat d’insertion professionnelle, mais aussi nouer un partenariat avec l’école hôtelière à côté de laquelle la ferme sera implantée

Nature urbaine : UNE PRODUCTION MARAÎCHÈRE À 15 MÈTRES DE HAUT

Les premières récoltes de légumes produits sur la toiture du pavillon 6 du parc des expositions de Paris ont commencé début mai 2020. Cet espace, situé à 15 mètres de hauteur, est géré par Nature urbaine. La structure a été créée par Agripolis et par Cultures en ville, qui ont remporté l’appel d’offres lancé par Viparis, la société d’exploitation du parc. Cette ferme de 14 000 m² est pour l’instant cultivée sur un tiers de sa surface avec une vingtaine d’espèces maraîchères (tomate, fraise, aubergine…), toutes produites hors-sol. « Nous souhaitons valoriser des produits qui ont du goût, qui sont locaux et respectueux de l’environnement », explique Sophie Hardy, directrice du site Nature urbaine. Une chef maraîchère et un ingénieur agronome travaillent actuellement sur ce site, mais, à terme, environ vingt salariés pourraient être embauchés en pleine saison. La production sera notamment destinée à trois hôtels et aux restaurants du pavillon, dont l’un d’eux cohabite sur le toit et fait partie intégrante du projet porté par Viparis. S’agissant de Nature urbaine, en plus du maraîchage, son schéma économique repose sur deux autres piliers : une activité événementielle organisée sous une serre, et des ateliers ainsi que des animations pédagogiques notamment pour le grand public. Sur les toits, des jardins potagers en pleine terre de 20 m² seront également proposés aux riverains.